CHAPITRE VII
AU SUJET DE RENÉ GUÉNON
(fin)

 

CAHIERS DE RECHERCHES ET D'ETUDES TRADITIONNELLES (C.R.E.T.) B.P. 751, 49307 CHOLET Cedex, FRANCE.

   Directeur: Jean-Luc Spinosi. SOMMAIRE Printemps-Été 1993 (Numéro 3): Éditorial (Dominique Devie); Delphes, Centre spirituel du monde grec (Raul Andrès); Aperçus sur la littérature orphique (Luc-Olivier d'Algange); Notes sur l'alchimie du Verbe (Luc-Olivier d'Algange); La critique positiviste du freudisme (Dominique Devie); Sur une réponse du Dr. Schnetzler (Dominique Devie); Quést ce donc que le Big Bang? (Wolfgang Smith); Le principe d'individuation et son renversement (Jean-Luc Spinosi); Pour en finir avec quarante années d'impostures schuonesques (Dominique Devie); Moralité de l'action dans le monde moderne (François Chenique; Dieu lumière de notre vie (R.P. Georges Lusseaud); Tentative de suicide Quai Saint Michel (Dominique Devie); Les livres et les revues (Dominique Devie, Jean-Luc Spinosi); Dernières précisions sur l'affaire Schuon (Dominique Devie).

   Il y a un certain temps que nous avons commencé à recevoir cette revue et à l’échanger contre SYMBOLOS ; Monsieur Spinosi, qui la dirige, nous a également demandé à une occasion notre autorisation d’y publier la traduction d’une étude de José Antonio Antón, parue dans SYMBOLOS. Nous avons apprécié les articles signés par Monsieur Spinosi, Monsieur Olivier d’Algange et d’autres collaborateurs, et leurs œuvres de pensée traditionnelle publiées par la même maison d’édition que C.R.E.T., desquelles nous avons déjà parlé et parlerons encore. De fait, cette revue s’est montrée cordiale et amicale, puisqu’ils y ont fait paraître une annonce de SYMBOLOS, qu’ils qualifièrent, avec plus de bonne volonté que de bon espagnol, de « SYMBOLOS - Art - Cluture - Gnose » en ajoutant : « Cette revue est un moyen de transmission de la (des) doctrines traditionnelles ». Nous avons également lu les apports de D. Devie, toujours intéressants et souvent écrits avec un acharnement qui n’épargne rien ni personne, et nous voulons éclairer à ce sujet quelques points touchant la perspective de SYMBOLOS. Cela dit, précisons que nous ne parlerons pas de la totalité des écrits de D. Devie et de son style, également polémiques et désinvoltes et qui sont le motif actuel d’une petite guerre, mais d’un seul des thèmes qu’il aborde, celui qui se rapporte à F. Schuon. Pour démêler et constater le sérieux de ses plaintes, nous lui avons écrit il y a quelque temps pour lui demander la documentation qu’il offre à ce sujet ; sa réponse ne nous est cependant pas parvenue. Nous avons de toute manière pu obtenir par d’autres voies (États-Unis) des informations sur le personnage, et tout ceci ressemble davantage à une diffamation ourdie contre F. Schuon par un faux ami et commanditaire qu’à toute autre chose. D’autre part, ce type de confusion ne ferait que démontrer le sacrifice exigé de cette personne, comme cela a été le cas, dans toutes les traditions, d’innombrables témoins (=mártys,-yros, en grec) condamnés par erreur, ou par malveillance et toute sorte de jalousies et envies, outragés dans leur honneur et leur dignité. Ce qui attire spécialement l’attention, c’est que ce soit précisément une fracture morale et que celui qui, selon P. Sérant (René Guénon, Le Courrier du Livre, Paris 1977, p. 211) « discuta les 'positions' de René Guénon » ­ce que Sérant, résumant Schuon, affirme en disant que "Sans la 'qualification' morale, la 'qualification' spirituelle est pratiquement inopérante"­, se voit mêlé à des dénonciations sur le sexe et autres sujets de ce genre. Nous croyons quant à nous que la conduite de F. Schuon durant de longues années de sa vie ne correspond pas aux faits qu’on lui impute. Mais nous voulons profiter de l’occasion pour faire remarquer quelque chose dont F. Schuon n’est pas innocent, question qui nous semble par ailleurs beaucoup plus grave que ce qui précède. En effet, il s’agit de l’énorme erreur de confondre métaphysique et religion, sophia et simple piété, et d’assimiler erronément tout ce qui est sacré et traditionnel aux œillères de la religion, attitude que Guénon ne cessait de rejeter en raison de l’inversion de ces ordres entre eux, comme la voûte céleste et la demi-sphère de la terre, la principale étant bien entendu primordiale, c’est-à-dire la première par rapport à la seconde, ce qui est d’autre part la seule façon de pouvoir les concilier. Nous ne prétendons pas indiquer ici la quantité impressionnante d’équivoques, d’inexactitudes et de confusions qui peuvent découler de cette division mal comprise et mal faite, sinon répondre à certains correspondants qui nous ont demandé pour quelle raison le nom de Schuon n’apparaît pas dans les bibliographies de mes livres et dans les pages de SYMBOLOS.

   A cet effet, nous souhaitons déclarer :

   1) Le groupe qui édite SYMBOLOS, et concrètement son directeur, ne connaît pas indirectement l’œuvre de Guénon, sinon qu’il s’est directement abreuvé de ses livres. D’autre part, ce groupe est né seul et ne s’est formé que comme héritier d’une grande Tradition, la Tradition Hermétique, et d’un dieu trois fois grand, le Mercure Solaire ; en conséquence, les auteurs qui chez C.R.E.T. sont objets de polémique, ne font pas partie de la formation intellectuelle des rédacteurs de SYMBOLOS, qui ont reçu d’autre part une initiation traditionnelle non religieuse (mais en aucune façon antireligieuse) suggérée par leur guide lui-même, René Guénon.

   2) Dans notre premier numéro, l’on parlait justement de ne pas entrer dans des polémiques inutiles ne menant qu’à la désunion de ceux que touche la pensée métaphysique et la doctrine exposée par Guénon comme personne durant ce siècle, et par voie de conséquence, à la formation de "chapelles", souvent frustrantes du point de vue de la Connaissance et la possibilité de l’atteindre.

   3) Nous ne sommes pas "guénoniens" : nous ne croyons pas à son infaillibilité personnelle, sinon à l’infaillibilité de ce qu’il soutient, quoique nous croyons que toute son œuvre est une voie vers la Gnose. Certaines de ses opinions ne sont pas toujours exposées d’une façon exhaustive ni fondées, dans certains cas par manque d’information disponible à cette époque (plus de soixante ans se sont écoulés depuis ses premières publications) ; il faudrait y ajouter les différences d’un langage qui a changé si rapidement dans l’actualité, en même temps que les schémas du monde moderne, et qui rendent difficiles la compréhension de certains mots (par exemple, "une humanité" et même de certains concepts, ce qui ne veut absolument pas dire qu’ils soient inexacts, mais qu’ils doivent être placés dans leur perspective historique et dans leurs circonstances de temps, de lieu, et de forme.

   4) Notre intérêt envers les Précolombiens, les Amérindiens et les cultures archaïques en général est évident, sujets que Guénon mentionne à peine, et que Schuon a traité dans plusieurs articles et prologues, bien que sa production soit maigre en regard de l’énorme masse d’informations et d’études qui existent depuis l’époque même où ces cultures ont été connues, il n’a donc en rien influencé nos investigations et n’a pas même éveillé notre curiosité envers elles, car notre intérêt existait depuis bien des années avant de lire ces articles (par notre propre condition d’Américains) et même de connaître les excellents travaux de J. Eppes Brown à ce sujet.

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ELEMENTS DE DOCTRINE TRADITIONNELLE. Jean-Luc Spinosi. C.R.E.T. BP 751, 49307 CHOLET Cedex, France. 91 p.

   L’auteur commence son œuvre en l’assimilant à la pensée de Guénon, sans prétendre la résumer et encore moins l’analyser, selon ses propres paroles ; mais cette influence intellectuelle joue avec bonheur sur les textes qui suivent, dans lesquels il développe avec lucidité les points de vue de différentes traditions, et les siens, par rapport à l’œuvre de Guénon qu’il éclaire depuis diverses perspectives. Et la plus grande vertu de ces études est peut-être de raviver la pensée traditionnelle, de la main du cheikh Abdel Wâhed Yahia, au moyen de son assimilation intériorisée appliquée aux images, aux recherches et connaissances personnelles de J. L. Spinosi, projetées sur son entourage culturel. Surgissent ainsi une grande quantité de développements réussis et de constats en tous genres ­pas seulement érudits­, appliqués au monde moderne et d’une grande utilité pour les contemporains qui n’ont pas cessé de rechercher la Connaissance. Ce défilé, où sont présents la majeure partie des thèmes fondamentaux de l’ésotérisme ainsi que les mouvements culturels s’ajustant à la Philosophia Perennis et les auteurs doctrinaux les plus marquants, sujets exprimés avec ordre, clarté et parfois une impertinence lapidaire, comporte les items les plus importants d’un parcours intellectuel (soit spirituel, dans la terminologie de Guénon) qui signalent un auteur remarquable en général, et en particulier dans son domaine.

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CAHIERS DE RECHERCHES ET D'ETUDES TRADITIONNELLES (C.R.E.T.) B.P. 751, 49307 Cholet Cedex, FRANCE. Directeur: Jean-Luc Spinosi.

   Nº 4. SOMMAIRE: Jean-Luc Spinosi: Editorial; Nicolas: La calligraphie chinoise; Dominique Devie: Les «tartarinades» de Connaissance des Religions; François Chenique: Moralité de l'action dans le monde moderne (suite et fin); Dominique Devie et Jean-Luc Spinosi: Les colloques, les livres et les revues; Enquête auprès de nos lecteurs.

   Les apports de D. Devie sont très critiques et intéressants. Nous attirons l’attention sur « le coin des livres », un travail méritoire qui occupe la troisième partie de la publication.

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DOSSIER "AFFAIRE SCHUON", Dominique Devie, Librairie Osiris, 8 rue de Paris, F-06000 Nice, 1994. 118 p.

   Comme nous l’avons rapporté dans le Nº 7 de SYMBOLOS, nous avons reçu, à notre demande, ce dossier intitulé « Affaire Schuon » compilé par Dominique Devie, très instructif sous certains aspects, qui traite de certaines conduites morales soi-disant honteuses attribuées à F. Schuon, qui lui valurent d’être cité par l’État du Colorado, États-Unis, se référant spécialement à certains comportements infligés à de jeunes élèves qu’il enseignait (mais pas de sa tarîqah ­qui était complètement intérieure­ comme le précise l’épouse de l’inculpé).

   Commençons en disant que, dans l’une des pages d’introduction à ce dossier, l’auteur trouve qu’il semble exister dans les différentes données présentées une base naturelle qui confirmerait les rumeurs sur certains comportements de F. Schuon, et surtout sur ses enseignements dont la confusion des formes traditionnelles (erreur que Guénon avait relevée) représenterait des miscellanées apparentées à celles, analogues, de la "Nouvelle Ère", bien qu’il soit affirmé par ailleurs que ce rapport n’examine qu’accessoirement les questions de doctrine (qui pourraient cependant être étudiées à une autre occasion), et que le thème central de cet ouvrage soit la personnalité et l’attitude de ce « maître » (le titre et les guillemets sont de D. Devie), qui le désignent comme une idole déchue. Une biographie de Schuon est également publiée par l’auteur, avec les informations qu’il a pu réunir, et il prie qui aurait des renseignements à ce sujet de les lui envoyer, afin qu’il puisse compléter son compte-rendu, et également qui aurait connu ses enseignements et ceux de ses adeptes (ou ses sbires, selon Devie).

   Nous ne pouvons quant à nous que ressentir de la stupéfaction devant tout cela, car si nous ne sommes pas d’accord avec Schuon en matière de doctrine, nous le sommes dans la mesure où son œuvre est extraite, pour la plus grande part, de la synthèse de René Guénon, sans les différences morales et religieuses que Schuon a signalées dans le but d’être différencié de celui à qui il doit ce qu’il a, encore qu’il le nie ou le relativise (soulignons également les formules maniérées et recherchées de sa prose, qui lui font écrire "littérature" en permanence), et il ne nous reste qu’à nous étonner de ces écarts de conduite précisément de qui a fait de la moralité et de la religion ses divergences avec notre guide intellectuel.

   Nous nous sentons en vérité affligés par ce qui est arrivé à F. Schuon, bien que nous pensions que ses tribulations sont une machination ourdie par un faux ami, qui lui a fait payer une dette ­comme beaucoup d’autres sur la voie de l’ésotérisme­ au prix d’un témoignage qui lui rendrait plutôt sa dignité ; Il semblerait cependant, à travers les documents et les commentaires qu’il publie, que Dominique Devie pense autrement. Parmi beaucoup d’autres textes compris dans ce dossier, nous avons particulièrement remarqué ceux que signe G. Manara et ceux des pages 67 et 68, où il est décrit comme un authentique saint soufi en contact direct avec les écoles de Vedânta de l’Inde qui le reconnaissent comme tel, en contradiction avec les plaintes dont il a été l’objet aux États-Unis. La vie ne serait-elle pas au fond le fruit d’une bataille cosmique ?

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CAHIERS DE RECHERCHES ET D'ETUDES TRADITIONNELLES (C.R.E.T.). BP 751, 49307 Cholet Cedex, France. Directeur: Jean-Luc Spinosi.

   Nº 6 : automne - hiver 1994. 148 pages. SOMMAIRE: Dominique Devie: Quoi de neuf pour 1995? (Editorial); J.-L. Spinosi: Le Cercle de Recherches et d'Études Traditionnelles; Id.: Axes et thèmes de la métaphysique; J.R.L.: Maître Eckhart: La Félicité Intellective; Luc-Olivier d'Algange: Hymne à l'Âme du Monde; J.-L. Spinosi: Les contes de ma Mère l'Oie (messagère); Dominique Devie: Histoire de "corbeaux"…; Id.: Michel Bertrand et la "Myriam"; Id.: Faut-il euthanasier "Connaissance des Religions"?; Id.: Les attaques occultes de Jacques Viret contre "Le Tempérament Musical"; Id.: "Affaire Schuon", les derniers rebondissements; Id.: Droit traditionnel et droit moderne; Père Georges Lusseaud: Réflexions sur théologie, dogmes et hérésie; Dominique Devie: Rapport sur les méthodes de désinformation de nos adversaires; Id.: Clavelle /Reyor, la loge "Les trois Anneaux" et le "Document confidentiel inédit"; Id., Oliver Ledaire et J.-L. Spinosi: Les libres et les revues.

   La considérant confuse, "littéraire" et terriblement ennuyeuse, quoique brillante par éclairs, nous étions peu nombreux à avoir lu l’œuvre de Schuon qui, semblait-il, n’ajoutait rien à celle de Guénon ; mais à la suite des derniers événements, nous nous sommes forcés à relire ses articles dans lesquels nous avons trouvé, à notre grande surprise, beaucoup de mauvaises interprétations doctrinales (et pas seulement des différences de détail avec ce que soutenait Guénon et la Tradition Hermétique), volontaires ou non. Nous ne savions rien non plus de sa vie ni de sa secte, que nous ne connaissions que vaguement par les activités de ceux dont nous découvririons plus tard qu’ils étaient ses sbires tout en le taisant, de ceux que nous croyions être les responsables des imbroglios et des déformations doctrinales que nous avions connus, n’attribuant à Schuon que ses limitations générales ­parmi lesquelles le moralisme et le sentimentalisme humaniste et religieux. Toutefois, une lecture plus attentive de son œuvre (ce qui peut positivement représenter un sacrifice) nous a menés à la découverte de nombreuses "perles" de cet adorateur du Démiurge dans sa version aseptisée, et que nous publierons dans la mesure de nos possibilités, selon le temps et l’espace (surtout mental) dont nous disposons. Nous n’avons pas même cru dans un premier temps aux accusations formelles de M. Koslow, accordant le bénéfice du doute, car nous l’imaginions comme un faux ami, chose très courante actuellement aussi, et c’est ce que nous avons dit dans le numéro 7 de SYMBOLOS. Dans le même numéro, nous avons également manifesté avec ingénuité que tout ceci pourrait être pour Schuon une "épreuve" finale qui le grandirait en en faisant un "martyr", ce qui a complètement perdu son sens devant l’orgueil dont lui-même et ses acolytes ont fait preuve en ces circonstances. Nous devons cependant aux responsables du C.R.E.T., et à Dominique Devie en particulier, d’avoir eu à réfléchir à fond au sujet de ce personnage et aussi de M. Koslow, et, avec Monsieur Devie, nous avons conclus à la véracité du témoignage du second, qu’il expose dans son livre sur la secte et le culte schuonien et tout ce qu’il représente, bien que nous ne coïncidions certes pas avec la totalité de ses points de vue, tout comme avec ceux de Dominique Devie, avec lequel il est en outre bien difficile de coïncider en tout, ou même en partie, vu l’étendue de la gamme d’approches et d’angles qu’il exprime.

   D’autre part, messieurs Spinosi et Devie ont déjà publié sur le sujet qui nous occupe, et avec courage, vu les circonstances, un matériel considérable, et personne ne les mentionne, ce qui semble être un complot de silence significatif.

   Il est en tout cas rafraîchissant d’entendre une voix de ce genre dans un milieu fantomatique de vieux dévots qui n’ont cessé de débattre et discuter depuis cinquante ans si le baptême possède oui ou non des effets initiatiques. Mais le C.R.E.T. n’est pas seulement cela, et ce media ne pourra pas être laissé de côté lorsque s’écrira enfin l’histoire de cette période, car beaucoup de ses informations ne sont pas de simples suppositions ou "commérages", mais sont au contraire parfaitement documentées. Monsieur Devie a ainsi édité un matériel qui comprend le Dossier "Affaire Schuon", ou Les tribulations d’une idole déchue, résumé du livre de M. Koslow et autres textes, que nous jugeons d’intérêt pour les lecteurs stimulés par le sujet. Il faut enfin souligner que, encore qu’il s’agisse de diminuer le mérite de cette revue, qui a déjà été condamnée par les « mandarins » (ainsi que J.-L. Spinosi nomme ces inquisiteurs de l’ésotérisme), l’on ne peut nier son importance "sociologique" en cela qu’elle rejette, d’une façon presque générationnelle, les us et coutumes d’un actuel "monde" ésotérique endormi, et qu’elle représente surtout une plus ample ouverture pluri-dimensionnelle qui s’oppose logiquement à l’étroitesse de vues de l’attitude religieuse dans son triple versant : pieux, dogmatique et intransigeant.


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CONNAISSANCE DES RELIGIONS. Avon, France. Nº 41-42. Janvier- juin 1995.

   C’est armés de toute notre patience que nous commençons à lire l’article de Schuon (page 2) "Normes et paradoxes dans l’alchimie initiatique", espérant en toute bonne foi y trouver ce que d’autres disent y voir. Nous avançons lentement jusqu’au premier point et à la ligne. Arrivés au second, nous nous voyons obligés d’accepter de l’auteur une classification qui nous semble arbitraire et forcée et que nous ne partageons pas, encore qu’il prétende obscurément nous en rendre complices. Au début du troisième, nous trouvons la phrase suivante : « Mais il y a encore une autre dimension à envisager, c'est le climat moral ­-‘esthétique’ à certains égards- de l'alchimie spirituelle. Ce climat constitue somme toute ce qui a été appelé la ‘qualification initiatique’. »

   La surprise est notre première réaction, puis nous pensons : ce n’est qu’une phrase. Comment un auteur qui se prétend "métaphysicien" peut-il se permettre une "phrase", une futilité, une "boutade" de ce genre ? Se réfère-t-il à l’Étique d’Aristote dédiée à Nicomaque ? Nous relisons : mais qu’est-ce que cela ? Affirmerait-il par hasard que la qualification pour la Connaissance, c’est-à-dire pour l’Initiation, n’est pas l’intuition intellectuelle directe, la grâce du cœur, la soif de savoir, c’est-à-dire l’aventure d’être et sa vertu, mais une certaine ambiance morale ou "esthétique", conceptions indissolublement liées à des us et coutumes (même si l’on tente de nous faire croire qu’il y a une morale "intrinsèque" et une autre "extrinsèque") aussi variables que relatifs et passagers, sujets à des changements constants, et qui peuvent dans leur imprécision impliquer des idées liées à un certain confort spirituel, but des aspirations de la classe moyenne suisse, qui comprend une esthétique petite-bourgeoise, avec son chalet à la montagne, son coucou et ses patins de feutre pour ne pas salir le parquet... ?

   Nous ne voulons pas continuer, nous ne pouvons pas, nous irions trop loin et nous n’avons ni le temps ni la volonté de le faire. Mais nous voulons suggérer aux lecteurs de Schuon qu’ils le relisent sans préjugé d’aucune sorte. Et nous nous rappelons en cet instant ce conte d’Andersen où il suffit qu’une voix crie « le roi est nu », pour que tout le peuple commence à s’en apercevoir : Le roi est nu ! Le roi est nu ! (soit dit dans la moindre intention d’évhémérisme).

   Nº 43-44. Juillet - décembre 1995. Peu après le commencement de l’article de Schuon « Le mystère des nombres », nous trouvons la phrase suivante : « Si l’‘écriture métaphysique’ de Pythagore s'exprime par les nombres et non par les formes géométriques, c'est parce que les formes sont ‘concrètes’, et les nombres, ‘abstraits’ : quand nous disons ‘triangle’, nous évoquons une image, tandis qu'en disant ‘trois’, nous n'indiquons rien de trop imaginable ; on dira sans hésiter que Dieu est ‘un’ -cela ne porte pas préjudice à sa transcendance- mais on ne songera pas à le qualifier de ‘circulaire’ ou de ‘sphérique’. »

   Nous avouons en avoir été stupéfiés, et ne pas être encore remis de notre étonnement : si les enfants eux-mêmes connaissent les théorèmes de Pythagore, en particulier celui du triangle rectangle ! Quant au cercle et à la sphère, il n’existe pas de formes symboliques plus unanimement traditionnelles de représenter le cosmos et le supracosmique. De l’Extrême-Orient et l’Hindouisme aux traditions précolombiennes, y compris l’héritage grec, car Platon lui-même ­que l’auteur cite plus loin­ qualifie la déité de sphérique (Timée 34 a-b), et dans le Christianisme, un vieil adage hermétique est attribué à Nicolas de Cusa : « Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part » ; les exemples seraient innombrables, puisqu’ils n’impliquent rien de moins que la vision spatiale de la déité, et tout ce qui l’accompagne, liée, parmi bien d’autres choses, au symbolisme constructif. De cela, Schuon ne semble rien savoir puisque, étant probablement incapable d’expérimenter l’Absolu ou le Parfait d’une façon "géométrique", c’est avec dédain qu’il se réfère à cette possibilité en la condamnant.

   Cet auteur nous semble parfois un homme tout à fait lucide qui parle indirectement de ses états d’âme, voire de ses phobies qu’il résout momentanément par une projection de sa vision de l’Unité conçue comme un Dieu créateur non Androgyne. (Il semblerait qu’il prenne l’Androgynie comme le symbole de la dualité et non pas correctement comme celui de l’Unité). Dieu ne semble pas être pour lui la Trinité des Personnes ou Principes divins mais une entité religieuse moniste, une seule de ces personnes ou noms, que nous le soupçonnons d’identifier vaguement avec Jéhovah, le Noûs Démiurge, ou en tout cas, avec son dieu personnel, engendré et conçu comme une projection de son ego. C’est en somme le recours de l’unité résumée dans le dieu de la Religion, sans comprendre que l’Unité est elle-même la première détermination qui fait courir le risque de la prendre comme si elle n’était pas un numéro, ce qu’il suggère par la suite en lui attribuant une non numération ­comme le zéro métaphysique ou Non-Être­ en opposition avec les enseignements traditionnels qui font de l’Unité, nous venons de le dire, la première détermination, sur laquelle viendrait se "placer" le Ayn hébreu, le Non-Être, le zéro métaphysique. Ce "recours à l’unité" est parfois extrêmement dangereux : lorsqu’il se convertit en une seule des possibilités de la dualité, afin d’éviter la dialectique, et débouche sur un monisme "expérimentant" l’idée de l’unité ­et donc celle du symbole­ à des niveaux qui progressent parfois vers l’uniformité, et vont du symbole authentique à l’insigne, du Roi du Monde à n’importe quel meneur sectaire ou politique. Pour terminer, ce manque de clarté favorise aussi le style littéraire de Schuon : la palpitante atmosphère de mystère comme l’entrée d’un temple exotique, ou le geste onctueux qui pourrait bien correspondre en peinture au glacis d’un tableau. Enfin, comme le dit le proverbe, des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter... Il y a quand mêmes quelques idées partagées, comme certaine qualité manifestée par la quantité, le discours sur les numéros pairs et impairs, la belle description de l’indéfini en tant que projection de l’infini et tout se qui se rapporte à l’Unité en général, quoique beaucoup des divisions établies sont pour nous arbitraires et ne correspondent pas toujours à celles qu’il énonce lui-même ailleurs. Certaines d’entre elles sont plus heureuses et les analogies sont parfaitement traditionnelles et réussies, et s’articulent bien avec d’autres fragments du discours de Schuon.


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CENTRO STUDI TRADIZIONALI. V. Frascati 47 Prato, Firenze (50047) Italia.

   À Prato, près de Florence en Italie, un Centre d’Études Symboliques fonctionne sous la responsabilité de Monsieur Loris Innocenti, qui s’est fort aimablement mis en rapport avec SYMBOLOS, nous envoyant toujours sur Guénon du matériel excellent, que nous publierons peu à peu. L’une des caractéristiques de ce Centre est de posséder d’extraordinaires archives et bibliographie sur Guénon et son œuvre, qui comprennent des collections complètes de lettres autographes (voir SYMBOLOS Nº 9-10 : « Cartas à Goffredo Pistoni », pages 312-314) des revues La Gnose, Le Voile d’Isis, Études Traditionnelles, etc.


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REVUE DEVANÂGARÎ. Nºs 1 a 11 (Juin 1996-Août 1997). Association Shankara. 15 rue Buffon. 75005 Paris.

   Reprenant un point de vue cher à Guénon, cette publication s’occupe de la métaphysique orientale, en particulier de la Tradition Hindoue, en marge des religions abrahamiques ­suivant une pensée traditionnelle, puisée en conséquence aux sources d’origine. Dans leur numéro 9, de mars - avril 1997, un article signé de Patrick Zanzi (qui en signe un autre, similaire, dans le numéro 3-4 de août - septembre 1996) souligne également la confusion créée par Schuon entre exotérisme et ésotérisme, qui octroie aux religions chrétienne et islamique des attributions initiatiques qui, dans la plupart des cas, n’existent pas vraiment chez elles. Nous reviendrons sur cette intéressante publication, à laquelle Bruno Hapel collabore assidûment.


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L 'ESOTERISME. Antoine Faivre. P. U. F. Que sais-je? París 1992. 127 pages.

   L’auteur nous prévient dès le départ de la difficulté de définir un terme aussi vague que celui d’ésotérisme, et du nombre d’équivoques créées à ce sujet pour une raison ou pour une autre. En réalité, le nom même d’ésotérisme est assez récent puisque ses origines remontent à la Renaissance et aux siècles suivants, quoiqu’il ne se soit affermi qu’au XIXe siècle. En outre, si nous voulions préciser le terme de façon conceptuelle, sa définition serait encore plus confuse : en effet, des pensées et des disciplines ayant un but commun, diffèrent quant à la forme, et sont parfois diamétralement opposées, ce qui est par ailleurs l’origine des guerres intergalactiques et religieuses. Cet ensemble d’idées possède cependant une réalité historique qui prend, en Occident, une forme gréco-latine, judéo-chrétienne, de pensée assez proche de traditions du Moyen et Extrême-Orient, et dont l’on retrouve les antécédents en Égypte, en Mésopotamie, et dans plusieurs civilisations et cultures, beaucoup d’entre elles appelées archaïques ou "primitives", d’Europe et d’Amérique ; en conséquence, les traditions du Moyen et Extrême-Orient sont exclues, à juste titre, puisqu’elles vivent dans leurs rites et leurs symboles et qu’il n’existe donc pas chez elles ce que l’on pourrait qualifier d’ésotérique ou d’exotérique sans tomber dans des appréciations typiquement occidentales, culture où le terme s’est concrétisé.

   Malgré les difficultés pour définir son sujet, l’auteur, tout en reconnaissant ces limitations, expérimente dans son étude une méthodologie solide et présente quelques conditions thématiques et culturelles qui pourraient être utiles pour fixer ce concept et donc celui des diverses disciplines et auteurs qui d’une façon ou d’une autre s’occupent "d’ésotérisme". Précisons que le modèle employé par l’auteur est large, correct et se base sur la nature du sujet d’investigations ; A. Faivre applique avec bonheur cette méthodologie tout au long de son œuvre. En voici une explication succincte :

   Il existe certains éléments fondamentaux reconnaissables, qui sont à la base de la pensée ésotérique. 1. Les correspondances analogiques qui relient les différentes parties du monde visible et invisible. 2. La nature vivante et non pas inerte dans un monde en mouvement. 3. L’importance du plan intermédiaire (imaginable) entre le Créateur et la créature, ce qui donne naissance aux symboles, aux mythes et aux rites en tant que composants de la pensée ésotérique. 4. L’expérience, qui corrobore tous les travaux de l’ésotérisme, et surtout l’expérience de la transmutation propre chez le sujet alchimique. Deux autres caractéristiques s’y ajoutent : 5. L’aptitude qui caractérise cette pensée de faire concorder entre elles différentes formes traditionnelles ou religieuses, et 6. La transmission, qui implique l’enseignement de la Connaissance de bouche à oreille, ou par le truchement d’une Voie Traditionnelle et régulière de réalisation initiatique, ce qui comprend les influences intellectuelles et spirituelles.

   Il nous semble parfaitement inutile de signaler quelques-uns des nombreux noms et tendances cités par l’auteur, car cela reviendrait à écrire un autre livre sur ce thème ; nous nous contenterons de dire que l’on peut y trouver le plus important, la moelle de l’ésotérisme, suivant la classification méthodique de l’auteur, décrite plus haut, ce qui représente une brillante réussite de synthèse, de clarté historique et didactique.

   Quant à René Guénon, déjà distingué par l’auteur dans d’autres travaux, il est considéré comme une impressionnante voie ascétisme intellectuel et l’on souligne sa connaissance de la Tradition Hindoue, à laquelle ses livres se réfèrent entre autres formes de traditions, sa condition de polémiste et surtout sa vocation de réformateur, ce qui lui a valu une position au premier plan des ésotéristes de ce siècle. Cependant, l’on critique aussi son manque d’intérêt pour les sciences naturelles. Sont également remarqués quelques « guénoniens », certains d’entre eux qualifiés, avec raison, de « philosophes religieux ».

   La seule chose qui nous surprenne, c’est qu’un travail aussi rigoureux et synthétique fasse place à la Grande Fraternité Universelle, un groupe de végétariens déguisés en Templiers (alors qu’un autre passage de l’œuvre nous prévient contre ce "mythe") et dont le guide, nommé Laferrière, a publié des livres remplis d’erreurs et de fantaisies occultistes de la pire espèce, chantant constamment ses propres louanges dictées par le culte à sa personnalité, livres que ses disciples prennent pour sacrés. L’œuvre de A. Faivre se complète d’une bibliographie succincte où le lecteur pourra élargir et approfondir le sujet, et la mention de la SYMBOLOS: Arte - Cultura - GnosisBibliotheca Philosophica Hermetica, Joseph R. Ritman, d’Amsterdam, ce qui mériterait que certains de nos lecteurs y fassent un voyage, car elle est ouverte au public et offre plus de 4.000 volumes sur l’alchimie, l’hermétisme, la kabbale, la théosophie, etc. Nous devons célébrer la parution de ce petit livre qui ajuste aux caractéristiques des ouvrages de divulgation de P.U.F., dans lequel se trouvent définis de façon cohérente la plupart des thèmes appartenant à un domaine aussi nébuleux que l’ésotérisme.